L'élection du nouveau Parlement britannique, le 6 mai, devait être la première "e-élection" du pays, celle des réseaux sociaux, des vidéos en ligne, de Twitter et de l'iPhone. A l'issue d'un scrutin qui a accouché d'un inédit gouvernement de coalition, quelles leçons peut-on retenir du rôle d'Internet dans la campagne ?
En fait, la plupart des spécialistes du web politique sont sévères avec la classe politique britannique, accusée de ne pas s'être adaptée. Mais dire qu'Internet n'a eu aucun impact sur la campagne serait faux. L'élection britannique vient surtout rappeler que chaque pays a son propre contexte électoral et que la méthode Obama ne s'exporte pas aussi facilement.
La plupart des spécialistes du web politique critiquent donc l'attitude de la classe politique britannique. Pour le directeur de Future Laboratory, Tom Savigar, par exemple, "ils utilisent Internet comme un canal de communication à sens unique". Dans une tribune publiée par le Guardian, Joe Rospars, l'un des conseillers d'Obama pour sa campagne en ligne, a regretté qu'aucun des principaux partis "ne semble avoir saisi l'esprit des nouveaux médias pour construire le même niveau d'organisation" qu'aux Etats-Unis. Dans son article, intitulé "nouveaux champs de bataille numérique, même vieille politique", il explique que Barack Obama avait donné la priorité aux "gens ordinaires", placés au centre de l'organisation de sa campagne. Ensemble, ses supporters avaient organisé plus de 200.000 évènements sur le terrain, appelé des millions de personnes par téléphone, et donné plus de 500 millions de dollars, le plus souvent par des petits dons de cinq dollars.
Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé d'imiter la campagne américaine. David Cameron avait lui même présenté le réseau social des conservateurs , "My Conservatives.com", comme "probablement le réseau le plus avancé d'un parti politique en dehors de l'Amérique". Il était bien conçu comme un outil de mobilisation des électeurs, circonscription par circonscription, facilitait la mise en relation des militants sur le terrain et la collecte de fonds. Une visite sur le site démontre rapidement qu'il n'a pas atteint ses objectifs.
En fait, vouloir à tout prix faire une campagne à la Obama est stupide. D'abord parce que la nature de l'élection présidentielle américaine, qui tourne autour d'un individu, ne peut se comparer à une élection parlementaire qui se joue dans 650 circonscriptions. Même si l'organisation du premier débat télévisé de l'histoire électorale britannique a fortement focalisé l'attention des électeurs sur les chefs de partis, les contextes locaux comptent aussi. On devrait d'ailleurs le vérifier lors des élections américaines de mi-mandat en novembre prochain. Ce seront une multitude d'élections locales et parlementaires qui se joueront alors.
Autre différence importante : la durée des campagnes électorales. Les candidats américains démarrent leur campagne près de deux ans avant l'élection. Au Royaume-Uni, elle a duré à peine un mois. Même si, dans les faits, on considère qu'elle avait vraiment démarré à l'automne, tant la décision de Gordon Brown d'organiser des élections anticipées était attendue, cela fait six mois de campagne au plus. Insuffisant pour profiter pleinement des plateformes conçues spécialement pour l'élection et véritablement mobiliser.
Internet n'a donc eu aucun impact sur l'élection britannique ? Pas si sûr, car "Internet modifie la manière dont les responsables politiques s'adressent aux citoyens" souligne un rapport de l'Hansard Society. Si les partis britanniques sont plus "suiveurs qu'innovateurs", les réseaux sociaux "influencent les activistes politiques, les militants et les médias, les histoires générées par les blogs ou Twitter n'atteignant généralement le grand public que lorsque les mass média les relaient". On a ainsi enregistré en moyenne 150.000 messages sur Twitter lors de chacun des trois débats télévisés, selon Tweetminster. Impossible de croire qu'ils n'ont pas été lus et analysés par les équipes de campagne. C'est même, pour reprendre une bonne formule de Netpolitique, un exemple de "débat politique augmenté" : les spectateurs s'impliquent en temps réel dans le débat. C'est peut être même la première campagne en cross média.On a aussi vu les supporters du troisième homme, Nick Clegg, se mobiliser. Il compte, par exemple, plus de supporters sur sa page Facebook que David Cameron, confirmant ainsi le sentiment de sympathie qu'il a créé pendant la campagne. Un sentiment qui ne s'est pas vraiment traduit dans les votes, son parti ayant même reculé par rapport au précédent scrutin. Mais il se retrouve vice Premier Ministre.
Pour le site de la BBC, en tout cas, "le web a réussi à mobiliser plus de gens dans la campagne électorale et il a joué un rôle dans la manière dont les partis ont cherché à convaincre les électeurs et à organiser leur campagne". Une récente étude de YouGov a d'ailleurs démontré qu'un quart des 18-24 ans avaient publié des commentaires politiques pendant cette campagne, via les réseaux sociaux. Là encore, difficile de croire que cela n'a eu aucun impact le jour de l'élection.