Le 4 novembre, une nouvelle page de l’Histoire s’est ouverte, non sur une tragédie comme c’est souvent le cas, mais sur l’expression démocratique d’un peuple inspiré par un immense espoir. L’élection de Barack Obama n’est pas seulement historique pour son pays, parce qu’il est noir ou parce qu’il est jeune. Elle est historique parce qu’un nombre immense d’hommes et de femmes dans le monde ont suivi sa campagne, avec le même espoir d’assister à la naissance d’un monde différent. Et elle est historique parce que, grâce à l’Internet, des millions de citoyens se sont engagés et ont contribué à faire de cette élection la première élection du 21ème siècle, la première élection de la Génération Internet.
Depuis son lancement, en février 2007, le site de campagne de Barack Obama, myBarackObama.com a réussi à créer une large communauté de plus de deux millions de volontaires et de supporters. Grâce à ces réseaux, plus de 80.000 réunions de quartier ou d’amis ont eu lieu. Est-ce une nouvelle façon de faire de la politique, une sorte de « clickocratie » comme le désigne le Washington Post[1], qui redonnerait de la vigueur aux trois premiers mots de la Constitution américaine, « We the people… ».
En tout cas, cette campagne électorale aura été celle des records :
Plus de trois millions de personnes ont fait un don, d’un montant moyen inférieur à 200 dollars, au candidat démocrate. Au total, 6,5 millions de dons ont été enregistrés en ligne. Sur ce chiffre, six millions de dons ont été d'un montant inférieur à 100 dollars.
Jamais un candidat n’avait récolté autant d’argent (plus de 600 millions de dollars) et c’est la première fois que les démocrates écrasent les républicains dans la collecte de fonds.
Plus de 2, 461,000 personnes étaient inscrites au 4 novembre sur sa page Facebook et plus de 800.000 sur Myspace (respectivement 626.000 et 211.000 pour John McCain),
L'équipe de campagne d'Obama disposait d'une liste de plus de 13 millions d'adresses électroniques (e-mails) et plus d'un milliard de messages électroniques ont été envoyés. En 2004, John Kerry avait collecté 3 millions d'adresses électroniques et Howard Dean en avait 600.000
Les vidéos de la campagne Obama sur YouTube ont enregistré plus de 92 millions de visites (24 millions pour celles de John McCain)
La campagne d’Obama restera comme la mieux organisée et la plus efficace de l’histoire politique. Si l’équipe d’Howard Dean avait compris, en 2004, le pouvoir d’Internet pour collecter des fonds, elle n’avait pas su l’utiliser comme outil d’organisation. C’est la grande force d’Obama que d’avoir combiné sa puissante communauté d’internautes avec les opérations concrètes sur le terrain. Une organisation qui implique et encourage les communautés locales à agir. « On est passé des frères Wright à Apollo 11 en quatre ans à peine » rappelait Joe Trippi, chargé de la campagne d’Howard Dean en 2004, « que vous le vouliez ou non, vous avez une armée de gens prête à travailler pour vous ou contre vous ». Si Howard Dean ne l’a pas emporté en 2004, c’est parce qu’il y avait, a souligné Andrew Rasiej dans son intervention au Forum eDémocratie, un fossé entre sa personnalité et les attentes des Internautes. Cette fois, il semble que la symbiose soit réelle. Michael Turk, qui fut responsable de la stratégie en ligne du Président Bush en 2004, regrette que beaucoup de républicains pensent encore au web comme « à une brochure coûteuse, aussi efficace qu’un mailing postal ». Le modèle du média, en quelque sorte, opposé à celui de l’agora.
Dès l’annonce, en janvier 2007, via YouTube de la candidature officielle de Barack Obama, il a été demandé aux personnes venues assister à un de ses meetings d’inscrire leurs coordonnées (courriel, téléphone et lieu de résidence) en échange d’un billet d’entrée. Une manière automatique d’alimenter la base et d’impliquer sous une autre forme les sympathisants dans le mouvement.
Obama Mobile, avec l’envoi de SMS ou la création d’une application dédiée à l’iPhone, est un autre exemple de la manière dont Barack Obama a moderniser la manière de faire campagne. Pendant les primaires, à chaque fois que le candidat arrivait dans un nouvel Etat, son équipe de campagne diffusait des publicités sur les radios et les magazines étudiants, demandant d’envoyer le message « Hope » (espoir) au numéro 62-662. Le numéro du mobile était ainsi enregistré dans la base de données. Le jour du scrutin, un SMS était envoyé pour rappeler l’adresse et les heures des bureaux de vote ainsi qu’un numéro de téléphone pour toute forme de renseignement.
L’Internet a joué un rôle majeur dans cette campagne, comme outil de mobilisation bien sûr, mais aussi comme source d’informations. Selon une étude réalisée par Princeton Survey Research Associates[2], près de 60 % des électeurs ont ainsi indiqué avoir accéder à des contenus en ligne et 39 % ont regardé une vidéo en ligne. Un quart ont reçu au moins un e-mail d’un parti, d’une organisation ou d’une équipe de campagne, ont visité le site de campagne d’un candidat ou lu un blog sur la campagne. En revanche, l’accès aux réseaux sociaux reste le fait d’une minorité (jeune) d’électeurs puisque seuls 8 % d’entre eux indiquent avoir visité un site communautaire pour s’informer sur la campagne. Les moins de trente ans ont été les plus nombreux à utiliser l’Internet : près des deux tiers d’entre eux ont regardé une vidéo en ligne, lu des blogs, accédé aux sites de campagne et un tiers d’entre eux ont visité des sites communautaires.
Selon l’étude de l’agence suisse Virtua[3], menée entre janvier et octobre 2008, les principaux moteurs de recherche sur Internet donnaient deux fois plus de résultats sur Barack Obama que sur John McCain. Fin octobre, elle comptabilisait 2,7 millions de liens vers www.barackobama.com, soit deux fois et demi plus que le nombre de liens pointant vers www.johnmccain.com. Selon Google AdPlanner, le nombre de visiteurs, au cours de cette campagne, a toujours été entre deux et cinq fois plus important sur le site de Barack Obama que sur celui du candidat républicain. De plus, chacun de ces visiteurs a passé plus de temps sur le site du candidat démocrate que sur celui de son adversaire, puisque le nombre de pages vues a systématiquement été quatre à dix fois supérieur côté Obama que côté McCain.
Evidemment l’Internet n’a pas fait de Barack Obama un président. Tous les moyens ont été utilisés par l’équipe de campagne pour soutenir sa candidature. Barack Obama a été le premier candidat à avoir réussi « une campagne à 360° » (communication publicitaire sur tous les supports existants). Il a utilisé avec brio tous les moyens de communication, en innovant et en gardant une avance écrasante sur son principal adversaire. Mais aurait-il pu financer un spot de trente minutes en prime time sur les principales chaînes de télévision sans les collectes en ligne ?

