Les grands enjeux du numérique
Didier Lamouche, PDG de Bull, a exposé, au cours de la session inaugurale du 9ème Forum de l'e-Démocratie, le 16 octobre dernier, les tendances technologiques et les grands enjeux du numérique. L'intégralité de son intervention est en ligne.
9e Forum mondial e-démocratie
Didier LAMOUCHE, Président-Directeur Général, Bull
Tendances technologiques et grands enjeux du numérique
En 2006, au Forum mondial de la e-démocratie, j’avais mis en exergue trois tendances : l’explosion des réseaux avec leur unification autour d’Internet et la prolifération des points d’accès au Web, non seulement pour les individus eux-mêmes (PCs, PDAs, consoles de jeux, Set top Box TV, mobiles...), mais aussi pour les objets, qui, des marchandises en transit au frigo familial, seront demain de plus en plus nativement connectés et gérés sur Internet. La troisième sur laquelle j’avais insisté, c’est la partie immergée de l’iceberg : la centralisation des moyens de calculs.
Ces trois tendances se sont confirmées. Je vais revenir aujourd’hui sur la centralisation qui est peut-être encore la moins perceptible et en aborder deux autres vitales pour le développement de nos sociétés : la sécurité et l’informatique verte
1. La centralisation et l’explosion de la puissance de traitement
Le balancier revient vers la centralisation de l’informatique.
Lorsque vous avez des millions et des milliards d’individus et d’objets qui communiquent à travers un réseau, il faut de la puissance pour traiter toutes ces informations. La multiplication des données est un phénomène exponentiel et inéluctable. Tout y concourt : la mondialisation des échanges, l’individualisation des traitements, l’avènement du tout numérique, le développement du e-commerce, du e-gouvernement et du Web 2.0, les contraintes réglementaires… IDC et EMC ont chiffré à 161 milliards de gigaoctets la création de données en 2006 – soit l'équivalent de 3 fois la totalité de tout ce qui a été écrit dans les livres ! Il faudra multiplier au minimum par quatre l’espace de stockage pour assumer l’augmentation de 60 % par an du volume global d’informations.
Il faut de véritables centrales informatiques pour traiter cette prolifération des données. J’utilise ‘centrales informatiques’ à escient, car il y a une complète analogie pour moi entre ce qui se passe en informatique et ce qui s’est passé avec l’électricité ou l’eau au siècle dernier avec l’émergence des centrales de production et de distribution. Après le règne des ordinateurs centraux (mainframes) dans les années 1960-70 et celui des ordinateurs personnels dans les années 1990, le balancier revient vers la centralisation de l’informatique. Ces centrales informatiques seront utilisées de la même façon que des centrales électriques. D’où l’importance stratégique de la capacité à développer des hypersystèmes faits de machines parallélisées pouvant supporter simultanément des millions d’utilisateurs. Google a ouvert la voie avec ses immenses salles de serveurs dont, pour certaines, la taille dépasse celle de deux terrains de football ! Ces centrales sont le nerf de la guerre de l’avenir.
En Europe, Bull est la seule entreprise à avoir les compétences nécessaires pour fournir de telles infrastructures. Nous l’avons fait par exemple au CEA pour son infrastructure de simulation numérique haute performance. En Allemagne, Jülich, le plus grand centre de recherche et l’un des premiers mondiaux, a retenu Bull pour son nouveau supercalculateur d’une puissance de 200 Térapflops (soit 200 000 milliards d’opérations à la seconde). Pour donner une analogie, ce système réalise en une seconde ce que la population française ferait en un mois en travaillant 24h/24, 7j/7 ! Nous travaillons avec les équipes du CEA pour la conception du futur système 'pétaflopique' destiné au Programme de simulation français, le 1er hypersystème conçu en Europe capable de réaliser un million de milliards d'opérations par seconde !
2. La sécurité, un enjeu vital
Notre monde connecté et mobile ouvre des perspectives sans limite… à condition de savoir conjuguer ouverture et sécurité.
Les risques encourus avec la mobilité s’accroissent en diversité et en intensité. Le coût annuel des accidents et des malveillances en tout genre (vandalisme, sabotage, cyber criminalité, espionnage industriel…) dépasse les 100 milliards de dollars par an. Mais le risque est aussi interne : près de 80% des disparitions d’informations proviennent d’individus autorisés à y accéder. Et personne n’est à l’abri d’un accident ou d’une malveillance : trois exemples récents :
§ Début octobre, le 1er opérateur européen de télécommunications a reconnu le vol de 17 millions de données concernant ses clients.
§ Le Ministère de la Défense britannique a perdu un PC portable contenant des informations personnelles de 600 000 recrues et son administration fiscale a perdu deux disques contenant 25 millions d'enregistrements.
§ L’une des plus grandes banques au monde a perdu un disque contenant des données personnelles sur 370 000 clients dans le courrier postal. Au Royaume-Uni, en Irlande, plusieurs banques ont perdu des données et l’autorité financière britannique a infligé une amende de 1,3 millions d’euros à l’une des banques pour avoir failli dans ses procédures de contrôle de la sécurité.
Et Bull a inventé globull, 600€, on voit immédiatement le retour sur investissement ! Car même si vous perdez votre globull, personne ne peut accéder à vos données, sa sécurité est du niveau défense… globull, c’est le premier bureau crypté mobile, la plus importante innovation de Bull ces dernières années qui concilie sécurité et mobilité ; globull permet de vous connecter n’importe où dans le monde, sur n’importe quel PC et d’avoir instantanément tout votre environnement de travail, inviolable.
3. Centres informatiques verts ou éco efficaces
L’ère de l’intelligence énergétique
La collaboration planétaire via les réseaux, la numérisation des contenus et l’avènement de la simulation numérique requièrent, on l’a vu, des puissances de calcul et de stockage phénoménales. Savez-vous que déjà l’empreinte carbone de l’industrie informatique est équivalente à celle de l’industrie aéronautique. Et simultanément, l’énergie devient une ressource qui ne cesse de se renchérir : empiler des processeurs sans autre considération que leur puissance ou leur coût n’est plus possible.
Désormais, c’est le ratio puissance/Watt qu’il convient d’examiner. Intégrer la consommation d’énergie dans l’équation, c’est envisager le système dans la durée. La situation est telle que certaines villes par exemple comme Londres ne savent plus amener d’énergie intra muros, certains grands centres informatiques ne pourront pas évoluer à terme parce qu’il n’y aura tout simplement pas assez de puissance électrique disponible. Entre 2000 et 2005, la consommation des serveurs installés dans le monde a doublé, passant de 6,7 gigawatts à 14 gigawatts, soit l’équivalent de 14 centrales nucléaires. Bref, l’heure n’est plus à la quête aveugle de la performance, mais à ce que l’on peut appeler l’intelligence énergétique, c’est-à-dire l’optimisation du ratio puissance/Watt dans une approche globale et durable des infrastructures.
Bull explore plusieurs pistes pour améliorer la gestion énergétique et thermique au sein du Data Center dès la conception de ses systèmes et en partenariat avec de grands groupes comme SAP, 1er éditeur européen pour minimiser la consommation énergétique au niveau des applications ou avec Schneider Electric pour des services d’audit conduits conjointement.
Un exemple pour vous donner un ordre de grandeur précis de ce que nous sommes capables de gagner en performance/Watt : en 2006 on livrait un hypersystème de 60 Téraflops qui consommait 1,8 Mégawatts, nous avons livré cette année au même client un système de 300 Téraflops qui consomme 0,6 Mégawatts : nous avons multiplié la puissance par 5 et réduit la consommation énergétique par 3, sans parler de l’encombrement au sol. Voilà des chiffres éloquents et réels !
Les forces et les faiblesses de l’Europe
L’hégémonie américaine
Le principal enjeu pour la France comme pour l’Europe réside dans le fait que l’informatique est largement dominée par les Etats-Unis et le Japon. Or elle constitue le socle de l’innovation, de la croissance et du développement, tous secteurs d’activité confondus. Les gains de productivité (60 % de l’augmentation de la productivité aux USA – 40 % en Europe – résulte de l’utilisation des technologies de l’information) sont principalement réalisés grâce à l’informatique. Elle est donc devenue hyper stratégique et dans le même temps, elle est le seul secteur qui connaisse en Europe une telle hégémonie des Etats-Unis.
L’Europe doit prendre toute sa place dans cette industrie vitale pour son avenir
Avec l’avènement des centrales informatiques et des logiciels libres qui, avec les plates-formes virtuelles de travail collaboratif, constituent de véritables ruptures technologiques, les cartes sont redistribuées et ouvrent de nouvelles opportunités. La France et l'Europe disposent d'un réseau d'acteurs et de savoir-faire reconnus au plan mondial, qui leur donnent des atouts précieux pour reprendre une place de premier plan dans les technologies de l'information et tirer pleinement profit du développement de l'économie numérique. Mais face à la montée en puissance croissante des USA et des pays dits BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), une impulsion politique s'avère essentielle pour valoriser ce potentiel.
Propositions et initiatives Bull
Parmi les propositions présentées au gouvernement pour nourrir son Plan numérique 2012, je n’en citerai que trois, très pragmatiques. Elles valorisent la dimension économique des technologies numériques et contribueront à combler le retard français dans ce secteur.
1. Lancer en Europe un programme spécifique au calcul haute performance (HPC) – au cœur des avancées scientifiques, industrielles, de santé et écologiques de demain) – avec un financement de l’ordre de 100 millions d’euros par an au niveau de l’Europe.
2. Favoriser l’innovation française dans le domaine des TIC et développer la recherche dans ce secteur en doublant les crédits de l'ANR et des Pôles de compétitivité, pour se rapprocher des ratios américains et soutenir les jeunes pousses françaises.
3. Spécifier dans les appels d’offre publics, qui ont trait aux technologies de l’information, une clause de valeur ajoutée au niveau européen. Au-delà des critères de qualité, de performance et de prix, je suggère d’inclure dans ces appels d’offre un critère de valeur ajoutée locale, c’est à dire de valeur ajoutée européenne, qui évitera que des emplois soient systématiquement délocalisés. Cette mesure équilibrera valeur ajoutée achetée et valeur ajoutée produite localement. C’est une pratique courante aux Etats-Unis, au Japon, en Chine, en Inde, etc. qui tous considèrent cette industrie, à juste titre, vitale. La France est l’un des rares pays jusqu’à présent à ne pas la mettre en œuvre.
Je vous remercie.

